Sujet : Re: [Sants_Santas_del_mond] RE: Re: Saint Libéral
De : Pierre-Yves Quémener
Date : 21/06/2019 à 13:36
Pour : Sants_Santas_del_mond@yahoogroupes.fr

Bonjour à tous,

Le sujet de la christianisation du répertoire onomastique à partir du 13e siècle est en effet assez passionnant car aucune des hypothèses avancées jusqu'à présent ne donne entièrement satisfaction.
Monique Bourin et les équipes de Tours ont énormément travaillés sur l'anthroponymie des 11e-13e siècles mais ils se sont surtout intéressés à la mise en place du système anthroponymique à deux éléments (nom + surnom) sans trop approfondir la question des motivations. En cette matière, Monique Bourin et Pascal Chareille reprennent à leur compte les hypothèses de Michael Mitterauer (les noms ethniques attirent la protection des puissants et les noms religieux attirent la protection des saints) mais cette thèse présente des faiblesses importantes : qu'il s'agisse de noms ethniques ou de noms religieux, on ne s'explique pas pourquoi des noms comme Louis, Charles ou Marie n'étaient pratiquement pas attribués. Il n'y a pas de concordance réelle entre les noms de baptêmes attribués et l'ampleur des dévotions. Un exemple avec sainte Barbe qui est l'une des saintes les plus représentées sur les médailles : son nom n'est quasiment jamais attribué au baptême avant le 15e siècle. D'autres saints sont surreprésentés (Jean ou Etienne dans certaines régions). Les noms des puissants sont généralement tabous dans leur zone d'influence lorsqu'il s'agit de noms peu fréquents.

Concernant les idées que vous avancez.
L'expansion démographique ne peut rendre compte des évolutions car il y a eu en réalité délaissement progressif du répertoire ethnique au profit du répertoire religieux. L'adoption des noms d'apôtres s'est produite massivement au 13e siècle puis a continué à se développer ensuite. Au 15e siècle, ce sont les noms de martyrs et confesseurs qui se sont développés. On observe en outre au 13e siècle une concentration importante sur quelques noms vedettes (noms ethniques et noms religieux).
En matière de nomination, l'Eglise catholique n'est pas véritablement intervenue avec le 16e siècle; elle s'y intéressa à la suite du conflit avec les réformateurs calvinistes. Dans les conciles, on insiste sur la régularité des rites du baptême mais on ne se préoccupe jamais du choix des noms.
Je ne connais pas bien l'évolution de la conception de la famille de type germanique au Moyen Age. On constate en Bretagne (ou les noms germaniques étaient peu fréquents au 11e siècle) une évolution exactement semblable : déclin des noms bretons et adoption des noms d'apôtres. Il y avait par contre une diffusion relativement fréquente des noms vétérotestamentaires en Bretagne avant le 13e siècle. Ils déclinent brutalement au 13e siècle.
Je pense qu'il existait en fait jusqu'au 13e siècle un tabou sur les noms de saints. L'évolution n'est pas la même en France septentrionale et dans le Midi où les noms d'apôtres ont été adoptés très tôt. En France du nord, ils étaient surtout la marque d'une orientation possible vers une carrière religieuse. Je n'ai pas encore d'explication globale qui rende compte de la diversité des pratiques rencontrées.

Bien cordialement,
Pierre Yves

Le ven. 21 juin 2019 à 08:34, jeanlouisdega@yahoo.fr [Sants_Santas_del_mond] <Sants_Santas_del_mond@yahoogroupes.fr> a écrit :
 

>J’essaie aussi de comprendre un phénomène qui n’a pas encore été expliqué, celui de la christianisation >massive du répertoire onomastique occidental au 13e siècle.

Bonjour à tous, bonjour Pierre-Yves,

Merci beaucoup Pierre-Yves pour la présentation de vos recherches et de vos centres d'intérêts. J'ai été sur le site dont vous donnez le lien qui montre l'ampleur de vos travaux. Je n'ai pas pu malheureusement télécharger une ou 2 de vos communications qui m'auraient particulièrement intéressé n'ayant pas de compte Google ou Facebook.

Concernant le phénomène de la christianisation massive du répertoire onomastique au 13e siècle, je l'avais vaguement observé mais j'ignorais qu'il était inexpliqué. Je pensais (sans avoir du tout creusé la question) que les travaux de Monique BOURIN et d'autres chercheurs travaillant sur cette époque en avaient donné l'explication.

N'y aurait-il pas la conjonction de 3 phénomènes :
- l'expansion démographique qui a donc créé le besoin de faire appel à de nouveaux noms de baptême
- une prégnance accrue de l'Eglise et en particulier d'ordres religieux se voulant plus proches du peuple chrétien (Franciscains, ...)
- le désuétude d'une conception de la famille de type germanique (clan) faisant appel pour la prénomination à des étymons familiaux non chrétiens

Il s'agit là d'idées qui me viennent mais je ne me suis pas du tout penché sur la question qui me semble en effet passionnante.

Bien cordialement,

Jean-Louis